Joueurs aux grands coeurs, une sociologie du don moderne

Il ne se passe pas une semaine sans que je n’entende parler d’une mobilisation autour de livestream pour une oeuvre caritative. 

Les gameurs organisateurs donnent de leur temps, les gameurs donateurs donnent de leur argent. Les gameurs se réunissent afin de donner. Et j’adore l’idée de voir ma pratique de coeur se mobiliser pour des causes caritatives qui m’engage émotionnellement.

Tous ces dons-échanges m’ont rappelé mes cours de sociologie et j’ai eu envie de faire un point entre mes souvenirs de cours sur la sociologie du don et toute cette actualité autour des associations caritatives et des acteurs du jeu vidéo. Car après tout, l’Autre, au centre des préoccupations des joueurs donateurs, n’est-il pas l’objet même du don dans sa définition sociologique mais aussi psychologique?

Marcel Mauss publie en 1925 son Essai sur le don. Il définit le don comme “une cession de bien qui implique la renonciation à tout droit sur ce bien ainsi qu’à tout droit qui pourrait émaner de cette session en particulier celui d’exiger quoi que ce soit en contrepartie et, qui n’est elle-même pas exigible.” et Voilà qui pose un cadre, le don n’appelle aucune contrepartie, aucun retour qu’il soit explicite ou implicite.

Donner, recevoir, rendre : petite histoire sociologique du don

Mauss nous parle du don/échange ou don primitif notamment étudié par d’autres anthropologues tel que Malinowski. L’échange primitif serait un “fait social total” selon Mauss puisque “la raison profonde de l’échange-don vise davantage à être qu’à avoir”. Par cette citation, il entend que le don primitif est plus un don social, pour exister dans le groupe qu’un don pur (sous entendu qui n’attend rien en retour). Cependant, le don primitif est très éloigné de la logique de l’Homo economicus auquel nous correspondons aujourd’hui. Ce dernier se définit comme un sujet conclu par l’analyse économique et agissant de manière rationnelle. Cette expression a été utilisée par les grands auteurs comme Smith ou Pascal, mais également par l’école marginaliste, qui en fait la clé de voûte de son explication de l’activité économique

Mauss voit le don primitif comme un lien non agonistique, donc non définit par quelque rivalité interindividuelle, entre les groupes d’individus et permet des liens sociaux interdépendants.

L’idée du don primitif est tout de même de donner à l’autre toujours plus pour pouvoir confirmer son rang voire surpasser le don de l’autre pour affirmer et appuyer son pouvoir. Le don primitif vu comme un acte social total comprend cette idée que le don est fait pour être un lien puissant entre les individus et englobent dans l’acte du don bien plus qu’un simple don par le message qu’envoie celui-ci. Cela fait beaucoup de dons dans cette phrase et le propos je vous l’accorde pourrait être plus clair. Pour faire simple je dirais que plus on donne et plus on laisse voir sa position de pouvoir vis à vis de celui qui reçoit.

Mauss n’est pas le premier à observer cette forme de don et a mis en évidence les points communs entre la pratique du potlatch du Nord-Ouest américain avec celle du kula des sociétés du Nord-Est de la Nouvelle-Guinée, étudiées par Malinowski.

Mauss s’est aussi demandé sous quelle forme le don primitif avait pris sens dans notre société moderne et l’a associé à la charité, une invitation (que l’on doit rendre), offrir une tournée… Mais cette forme de don/échange ne correspond pas aux échanges marchands de notre société moderne. Donner aujourd’hui serait devenu un acte engagé selon Francis Dupuy (un économiste contemporain qui a travaillé sur l’héritage de Marcel Mauss). Pour lui, pas de doute, le don primitif, c’est avoir pour être. En économie, le don, c’est avoir pour avoir.

Cette critique de l’économie amorcée par Marcel Mauss sera reprise par le Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales (le M.A.U.S.S.) au début des années 1980 et redéfinit le don comme “toute prestation de bien ou de service effectuée sans garantie de retour, en vue de créer, nourrir ou recréer le lien social entre les personnes”.

Le don est une expression de l’engagement et de l’adhésion à une cause, il est souvent le premier acte d’engagement d’un individu qui peut se développer ensuite sous d’autres formes (bénévolat) ou non.  

Donner de l’argent n’est donc pas un acte désengagé. Même si l’on ne pense pas toujours à concevoir le don fait par altruisme comme un acte qui crée un lien social entre des individus.  Le don aux inconnus est pourtant souvent oublié juste après avoir été fait et c’est certainement pour cela qu’il n’est pas considéré comme un acte engagé par le donateur.

En somme, l’homo economicus entache la dimension altruiste et la crédibilité du don en faisant du don une valeur marchande. Le don redéfinit par le M.A.U.S.S. défait l’axe économique en reprenant l’idée du don comme moyen de créer du lien social entre les individus. 

Le don moderne se caractérise donc par une dimension sociale car il se fait en dehors des réseaux primaires de socialisation. Il brise les frontières de la proximité, c’est-à-dire du cadre familiale et du cercle d’amis proche, on rencontre des personnes qu’on n’aurait pas pu rencontrer autrement. IL simule l’existence d’un facteur d’intégration à la chaîne de solidarité des individus donateurs et donataires et restreint l’évergétisme. On peut ajouter qu’il est gagné par des valeurs laïques car le don repose aujourd’hui sur des valeurs humanistes et solidaires et n’est pas motivé par des impératifs religieux. Lorsque le donateur donne à un organisme, comme il est courant de le faire aujourd’hui, on parle alors de “don organisationnel”.

Philippe Steiner, professeur de sociologie et chercheur définit le don organisationnel comme “la forme particulière de don qui est à l’œuvre lorsqu’une organisation, ou un ensemble d’organisations, prend place entre le donateur et le donataire”.

Dans l’objectif d’attirer des donations, les organisations doivent créer des moyens pour obtenir l’attention des donateurs. C’est dans ce cadre que nous assistons chaque année a des évènements caritatifs qui attirent l’attention au profit d’organisme. Le Téléthon par exemple qui existe en France depuis 1987, ou encore le concert des Enfoirés qui existe depuis 1985. Mais c’est aussi dans ce cadre que s’inscrivent aujourd’hui un grand nombre de manifestations en lien avec le vidéo-ludique. 

Le jeu vidéo, comme moyen

Plus récemment, nous avons pu voir la naissance d’associations qui allient une pratique du jeu vidéo à des organismes caritatifs. L’objectif des acteurs bénévoles, qui donnent de leur temps pour l’organisation et la mise en place de l’événement, est de mobiliser une communauté autour d’un événement pour réunir des dons au profit d’un organisme. 

L’engagement individuel de l’individu donateur dans sa pratique de loisir est mis en lien avec son engagement pour une cause mis en avant par des acteurs qu’il apprécie et à qui il veut montrer (anonymement ou non) son soutien pour la cause. 

Le don qu’il soit sous la forme de ressources économiques ou de prestations (dons de temps, dons de  savoir …) est mis en avant pour la cause soutenue. Avec pour seule première raison évidente l’altruisme. 

Quelques  événements caritatifs  médiatisés

 

Depuis 2012, le Desert Bus de l’Espoir voyage. Cette année, c’était au profit de l’association les Petits Princes et notre rédactrice en chef a pu en faire l’expérience. Elle nous en parle ICI.

En 2016, la première édition du Z event (qui ne portait pas encore ce nom) a vu le jour. Cette année, le Z event a atteint la donation record de plus de 3,5 millions d’euros au profit de l’institut Pasteur. Cet incroyable exploit a été largemment médiatisé et a permis aux jeux vidéo par le biais des donateurs de redorer son image de pratique culturelle.  

Plus ponctuellement, les éditeurs de jeux vidéo se mobilisent pour la bonne cause comme très récemment Bethesda en lançant un évènement international participatif au sein d’une de ses licences phares The Elders Scrolls. Partagez sous le hashtag #SlayDragonsSaveCats. L’opération a pris la forme d’un livestream caritatif en France en partenariat avec la SPA qui s’est vu doubler la somme des dons récoltés. 

Récemment aussi, Ubisoft s’est mobilisé pour soutenir le Téléthon Gaming avec toute une journée de livestream autour d’invités et des équipes des licences phares d’Ubisoft.

Nous pouvons aussi citer le festival Anymal WTF organisé par Rémi Gaillard qui a été soutenu par le streamer ZeratoR sous la forme d’un livestream où tous les dons récoltés pour l’occasion ont été donnés à l’association pour la cause animale. 

Plus anecdotique, nous avons vu la mise en place d’un livestream reconductible afin de soutenir la caisse de grève de l’intersyndicale depuis les mouvements de grève du 5 décembre 2019. Ce livestream est d’ailleurs toujours maintenu sur Twitch sous le nom de Recondustream.

Altruisme ou couverture médiatique ? L’important reste le don !

Nous pouvons ajouter sur cette thématique globale du don, qu’en France, le don a un statut particulier et est légiféré. Les lois de 1901 et 1905, par exemple, où les institutions religieuses perdirent la possibilité de recevoir des dons ou des legs. 

Aujourd’hui, toutes les associations sont aptes à recevoir des dons et ces dons sont déductibles des impôts sur le revenu. Les dons sont réglementés par le Code général des impôts (article 200).

Pour conclure sur ce lien entre le don et le jeu vidéo, nous pouvons tout simplement lier l’engagement individuel de chacun dans sa pratique multimédia utilisée comme tremplin médiatique par des acteurs bénévoles autour de mobilisations caritatives choisies. Par ce biais, les organismes reçoivent des dons redistribués ensuite et les donateurs  les remerciements d’acteurs qui leurs tiennent à cœur avec un objectif commun d’altruisme. Le lien social est recréer par et pour le don.

En cela, la pratique du jeu vidéo qui se mobilise pour une cause est un excellent exemple de don moderne et organisationnel puisqu’il répond à toutes les caractéristiques de ces deux formes de don. 

Nous pouvons être fiers de voir qu’aujourd’hui, la pratique du jeu vidéo mise en avant par des acteurs reconnus, ou non, soit utilisée à des fins caritatives. En espérant bien évidemment que l’altruisme reste la seule raison à ces mobilisations vidéo-ludiques de plus en plus médiatisées. 

SOURCE : 

Essai sur le don – forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques” in Sociologie et anthropologie ; Paris ; PUF ; 1995. 

Francis Dupuy, Anthropologie économique, Armand Colin, 2008, 215 p. (ISBN 978-2-200-35196-0)

Philippe Steiner (2016), “Introduction : la place des dons organisationnels” dans Solidarité à distance : quand le don passe par les organisations (direction, en collaboration avec S. Naulin), Presses du Mirail

 

Pour en savoir plus sur les divers événements caritatifs :

Le Z Event

Le Desert Bus de l’Espoir

Bethesda #SlayDragonsSaveCats

Ubisoft et le Téléthon 2019

Le Stream reconductible pour la caisse de grève de l’intersyndicale article écrit par Usul2000 

 

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