Schizophrénie numérique, réflexion philosophique sur l’impact des technologies dans notre société.

Schizophrénie numérique - Anne Alombert

Schizophrénie numérique (Allia, 2023), ouvrage d’Anne Alombert, Maître de conférences en philosophie française contemporaine à l’Université Paris 8, vient de paraître. En cette période où l’impact de l’avancée des technologies n’a jamais été aussi rapide, elle tente d’apporter une réflexion philosophique de notre société connectée. Avec un titre structuré comme Psycheclic, alliant psychologie et numérique, nous ne pouvions faire l’impasse sur sa lecture.

Communication, subjectivité et influence

Dans son ouvrage, l’auteure explique assez justement comment, avec les nouvelles technologies, les concepts de communication, instantanée et à distance, ont tendance à s’appauvrir et se polariser. Elle détaille également les mécanismes de sollicitations et d’économie de l’attention et leurs conséquences potentiellement délétères, notamment sur les individualités, la subjectivité, le rapport à l’autre. Elle indique qu’il s’agit d’une part d’une volonté mercantile de récupération et revente d’informations personnelles par les grandes entreprises, inscrites dans un but nécessairement capitaliste, d’autre part à des fins idéologique ou politique d’influence et de persuasion.

La réflexion est intéressante, la critique assez juste, on pourrait éventuellement reprocher à cet essai un léger manque d’objectivité, le propos pouvant devenir un peu trop à charge. Le fait de citer dès le début le très critiqué ouvrage du « crétin digital » n’est sans doute pas anodin. Elle pondère pourtant son concept d’« industrialisation de l’esprit », certes intéressant, par le fait qu’il ne « sert à rien de les diaboliser ni de les rejeter » (p.31).  En précisant qu’« il ne s’agit pas de rejeter le numérique […] mais de transformer les technologies […] et les usages » (p.86), l’auteure ouvre donc la réflexion pour « réorienter l’industrie numérique » (p.78).

 

Schizophrénie ?

En revanche, nous ne pouvons nous empêcher d’être interloqué par le premier mot du livre, son titre. La schizophrénie est un trouble mental qui s’inscrit dans la psychose. Si nous regardons dans le DSM-V (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), il s’agit d’un trouble défini par des anomalies dans au moins deux (ou plus) des symptômes suivants : idées délirantes, hallucinations, discours désorganisés, comportements désorganisés et symptômes négatifs. Naturellement, il ne s’agit que d’une liste de symptômes, percevoir la complexité d’une telle pathologie nécessite beaucoup plus de connaissances théoriques et une pratique clinique solide.

Or, Anne Alombert emploie le terme dans un tout autre sens, beaucoup plus métaphorique et commun, celui d’une dislocation attentionnelle due à la surcharge informationnelle et à la sollicitation incessante des nouvelles technologies, ou encore à un écart entre les discours et les dangers du numérique. Si cette idée de dislocation peut être pertinente dans le cas de la schizophrénie, elle est loin d’en définir l’essence. Certes, ce n’est qu’un mot me direz-vous, mais lorsque le titre d’un ouvrage est une simplification ou généralisation excessive, ce peut être dérangeant. Et comme disait Sigmund Freud, « On commence par céder sur les mots et on finit parfois par céder sur les choses ».

 

De Platon à ChatGPT

Par ailleurs, comme le lecteur peut s’y attendre, la philosophe éclaire avec justesse son propos des pensées de Kant et Platon. S’il est pertinent de citer des auteurs classiques, il est néanmoins étrange de constater qu’à cause de la vitesse du progrès technologique, ce livre sorti en avril 2023, basé sur un séminaire et des travaux de 2012-2022, parait parfois daté. En effet, depuis ces travaux, le métavers cher à Zuckerberg a chuté, Netflix se partage les parts du gâteau avec Amazon et Disney, et ChatGPT et consorts occupent le devant de la scène. Ce qui a pu nous donner un léger sentiment de décalage alors que le livre vient tout juste de sortir.

Cependant, la philosophe complète son propos en parlant notamment de ChatGPT en interview, par exemple chez Usbek & Rica.

 

A lire

Schizophrénie numérique fut une découverte intéressante, ouvrant le débat, bien que n’étant pas exempte de défaut. Se lisant assez rapidement et s’acquérant à petit prix, il pourrait bien constituer votre prochaine lecture.

Site officiel : https://editions-allia.com/fr/livre/961/schizophrenie-numerique

Interview Usbek & Rica : https://usbeketrica.com/fr/article/avec-chatgpt-nous-n-exercons-pas-nos-capacites-d-interpretation-de-reflexion-de-critique-et-de-deliberation

Schizophrénie numérique - Anne Alombert
Schizophrénie numérique – Anne Alombert
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