Vos enfants sont beaux, est-ce une raison suffisante pour les exposer sur les réseaux sociaux ?

Rentrée des classes, anniversaires, Noël, vacances, tous les prétextes sont bons : sans trop réfléchir aux conséquences de cet acte, vous publiez des photos de vos enfants sur les réseaux sociaux. Adolescents, enfants, nourrissons … même fœtus, en échographie. Pourtant, poster ces clichés sur les réseaux est tout sauf un acte anodin : voyons cela en détail.

Et cela ne date pas d’hier : en 2010 déjà, les 3 quarts des enfants étaient présents en photos sur les réseaux sociaux[1].

On a souvent parlé du danger des prédateurs sexuels sur Internet. Certes, la photo de votre petit dernier postée la semaine dernière a été vue par bien plus de personnes que vous ne l’imaginez. Impossible ? Avez-vous récemment réglé vos paramètres de confidentialité sur Facebook ? Vous devriez vous pencher sur le sujet.

 » En revanche, certains clichés de vos enfants se retrouvent sur des sites regroupant ce genre de prédateurs. »

Cependant, même si, effectivement, une photo (surtout géolocalisée) et un post permettent d’identifier une personne, son école, son domicile etc., le risque de passage à l’acte n’est pas très élevé par ce biais. Les prédateurs préfèrent rencontrer virtuellement leurs victimes dans un premier temps notamment dans les jeux vidéo ou messageries à la mode, avant de leur donner rendez-vous dans la réalité. En revanche, certains clichés de vos enfants se retrouvent sur des sites regroupant ce genre de prédateurs.

La question est cependant plus globale. On est en droit de se demander en 2019 ce qu’il reste du droit à l’image, tant l’exhibition de tout un chacun est devenue monnaie courante. Mais, aux dernières nouvelles, il existe toujours, ce bon vieux droit à l’image :

« Le droit à l’image est un droit exclusif que vous avez sur votre image et l’utilisation qui en est faite. Les images peuvent être des photos ou vidéos sur lesquelles vous apparaissez et êtes reconnaissable, quel que soit le contexte : vacances, événement familial, manifestation culturelle ou religieuse, etc. »[2]

Chacun et chacune a le droit de décider de ce qu’il veut faire de son image, et de l’image de son corps. Car oui, si on élève les enfants dans les principes de respect de son corps et de celui d’autrui, et donc la notion de consentement, l’image de votre enfant en fait partie. « Personne ne peut toucher ton corps … par contre l’image de celui-ci m’appartient et j’en fais ce que bon me semble ! ». Je présume que, formulé ainsi, le paradoxe éducatif saute un peu plus aux yeux.

L’enfant ne devrait donc apparaître en photo sur les réseaux sociaux que lorsqu’il donne son accord à ce sujet, en en comprenant les principes et ceux d’Internet plus généralement, ce que certains adultes ne maîtrisent par ailleurs pas toujours. Saviez-vous par exemple que les photos envoyées sur Facebook deviennent la propriété de l’entreprise ?

 » Combien de parents qui postent des photos de leurs enfants leur demandent leur avis avant de le faire ? »

Combien de parents qui postent des photos de leurs enfants leur demandent leur avis avant de le faire ? Selon une étude de McAffee de 2018, « 34 % des parents considèrent qu’ils ont le droit d’afficher des photos sans le consentement de leur enfant. »[3] Sont-ce les mêmes parents qui viendront s’insurger quand l’enfant devenu.e adolescent.e échangera sans y réfléchir des photos de son intimité à son.a petit.e ami.e, photos qui feront le tour de la toile en une fraction de seconde ? Je dramatise ? Pourtant, la logique de diffusion d’images personnelles est la même. Quelque chose d’anodin et appartenant à tous, là où ça n’aurait pu/dû rester privé. Ce genre de phénomène est un terreau incroyablement fertile pour le harcèlement, dont l’issue peut malheureusement être parfois fatale.

L’autre question est ici celle de l’identité numérique. En arrivant à l’âge d’utiliser et comprendre réellement le principe du réseau Internet, un enfant aura déjà, majoritairement, des dizaines ou des centaines de photos et publications le concernant, qu’il alimentera naturellement en suivant le modèle parental. Qui sait ce qu’il adviendra du jeune adulte postulant pour un poste, notamment à responsabilités, si des clichés gênants voire humiliants sont retrouvés des années plus tard ? Car oui, sur Internet, le droit à l’oubli est encore une belle utopie.

« on peut se demander quel est le rôle de ce phénomène pour les parents. Le vrai rôle, inconscient, pas « mais siiiiii c’est pour faire voir mon enfant à la famiiiiiiille » »

Enfin, on peut se demander quel est le rôle de ce phénomène pour les parents. Le vrai rôle, inconscient, pas « mais siiiiii c’est pour faire voir mon enfant à la famiiiiiiille ». Pour information, il existe depuis plusieurs décennies un outil privé pour partager ses photos : ça s’appelle l’email. Autre solution, toujours meilleure que le partage à la cantonade sur un « mur » ou « story » : un groupe privé entre proches sur une application de messagerie telle que Whatsapp.

Non, inconsciemment, les réseaux sociaux sont le paradis de la pulsion scopique : on s’exhibe et on regarde. Ses « likes » sont utilisés par les utilisateurs comme un réétayage narcissique, pour remplir leur besoin de reconnaissance : « voilà ma photo, dites-moi que je suis beau.elle, aimez-moi ! » S’objectaliser soi-même, à minima, ce peut être un choix, certes assez courant, qui n’engage que celui ou celle qui le fait. Mais quand on poste des photos de ses chérubins, c’est ici le corps de l’enfant qui est utilisé comme un objet de la jouissance parentale : l’enfant n’est qu’un faire-valoir, comme un vêtement ou une nouvelle coupe de cheveux.

Il me semble donc que, si l’éducation consiste à faire advenir son enfant en tant que sujet, ce phénomène fait exactement l’inverse.

Ces quelques lignes vous ont fait prendre conscience de ce phénomène, et vous souhaitez modifier votre comportement, vous qui avez déjà publié des photos de vos enfants ? Voici quelques conseils pratiques :

Il faudra d’abord accepter d’avoir un comportement différent de la majorité, et la culpabilisation tacite (ou pas) de l’entourage qui « veut voir » : oui, les autres le font, pas (plus) moi.

Sauf qu’en réalité, passées les premières photos, la majorité de vos « amis » numériques ne se soucient guère de voir votre enfant sur son pot ou mangeant sa bouillie. Vos photos, gardez-les sur votre ordinateur, une clé USB, envoyez-les par mail à vos proches.

« Vous avez du mal à ne poster aucune photo de vos enfants sur les réseaux sociaux ? Soit, dans un premier temps, limitez le nombre de publications, et préférez les photos de dos… »

Vous avez du mal à ne poster aucune photo de vos enfants sur les réseaux sociaux ? Soit, dans un premier temps, limitez le nombre de publications, et préférez les photos de dos ou de loin au gros plan visage et aux photos en maillot, dénudés (le fameux premier bain du nourrissons) ou potentiellement gênantes une fois adultes (sur le pot, maculés de purée etc.)

Dans tous les cas, discutez avec vos enfants, s’ils sont en âge de comprendre ce qu’est Internet, afin de savoir s’ils sont d’accord avec cette pratique. S’ils valident, sensibilisez-les au droit à l’image. Faites le tour de ce qui est en ligne pour voir s’ils sont d’accord sur tout. S’ils refusent qu’une photo y soit, supprimez-la. S’ils refusent d’être en ligne ou ne sont pas en âge de comprendre, l’idéal serait donc de tout supprimer.

Ensuite, signalez à votre entourage que vous ne souhaitez plus voir de photos de votre enfant sur les réseaux sociaux. Si, malgré cette demande, certains proches continuent de le faire, et ne suppriment pas les clichés lorsque vous le demandez, le dernier recours est de signaler la photo directement au site en question.

De plus, cette responsabilisation passe par le fait de faire circuler le message : vous ne pouvez naturellement empêcher aucun parent de diffuser des photos de leurs enfants, mais vous pouvez ne pas valider cette demande narcissique : ne « likez » tout simplement aucun des posts présentant des photos d’enfants diffusées par les parents.

Enfin, si cela vous tente, partagez cet article, pour faire réfléchir les utilisateurs à leur pratique.

[1] http://www.lefigaro.fr/web/2010/10/08/01022-20101008ARTFIG00574-la-plupart-des-bebes-ont-deja-une-vie-sur-internet.php

[2] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F32103

[3] https://www.mcafee.com/enterprise/fr-fr/about/newsroom/press-releases/2018/20180828-01.html

Partagez sur :

Laisser un commentaire