L’être cyborg : les nouveaux « En je »

 

De la technologie au moi-cyborg

Au bureau, dans le métro et parfois même au dodo. Sur les terrasses des cafés et depuis quelques semaines grèves obligent, nous voyons de plus en plus de passants, smartphones à la main à la recherche d’un moyen de transport, ou d’un nouvel itinéraire. J’ai loué récemment une voiture électrique que je n’aurai pas su faire démarrer sans mon application et de plus en plus la technologie m’assiste dans mon parcours de vie et de thérapeute. Je ne peux plus rien faire sans elle, j’en suis dépendante comme beaucoup et quand le voyant de ma batterie vire au rouge c’est mon cœur qui s’arrête de battre. Je suis dépendante à cette technologie certes mais moins que mon patient sportif de haut niveau qui a été amputé d’une jambe il y a quelques années et qui est appareillé d’une prothèse high-tech, et moins encore que le sexagénaire qui vient de se faire poser un pace-maker.

Les années passant elle devient de plus en plus présente et essentielle. Elle palie les difficultés physiques qui apparaissent, elle me seconde pour prévoir mes loisirs et je la vois tous les jours au cabinet comme une extension organique de ce que l’humain est. Bien au-delà du simple fait d’avoir mon téléphone continuellement à porter de main,  je suis moi-même équipée de quelques outils qui mesurent mes constantes et désirs et me donnent un aspect de cyborg. Le cyborg tel que je les voyais dans les bons, très bons films de science-fiction des années 80. Et parfois en me regardant dans la glace je me dis que la réalité à rattraper les projections les plus folles de l’époque. La psy que je suis s’interroge depuis longtemps sur ces avancées technologiques, qui comme beaucoup continuent de me fasciner, quel merveilleux monde nous vivons ! Mais de toute évidence l’humain en mutation interpelle tout autant. Quel est l‘impact psychologique d’une telle mutation ? La psychopathologiste, se demande quelle incidence toutes ces innovations ont sur le psychisme humain à long terme et à plus court terme sur mon propre psychisme ?

Je me suis rappelée des pensées d’un certain Bernard Stiegler, Philosophe et directeur de l’institut de recherche et d’innovation au centre Georges Pompidou. Dans de nombreux de ses ouvrages il axe ses réflexions sur les enjeux des mutations actuelles portées par le développement technologique et notamment du numérique. Je me souviens avoir lu il y a déjà quelques années, que pour lui, tablettes et smartphones étaient ce qu’il définit comme une forme d’« organologie ». Ce terme serait la contraction d’organe et de technologie. Ces outils que nous utilisons quotidiennement  sont devenus tellement vitaux pour l’homme qu’ils seraient donc un nouvel organe greffé à lui, comme le prolongement naturel de son être, et peut être même de son âme, et qui viendrait couvrir son besoin de connexion au monde mais surtout de toute puissance. La validation de son existence par cette extension artificielle organique, Freud s’il avait vécu à notre époque en aurait écrit des séminaires entiers.

 

Pour (essayer de) répondre à toutes mes questions, je me suis lancée dans la lecture du Moi-Cyborg, excellent ouvrage écrit par mon confrère Fréderic Tordo. Cela dit je dois admettre que, plus que de répondre à mes interrogations, la lecture psychanalytique de l’ensemble en a soulevé bien d’autres. L’auteur nous offre un regard double psychanalytique et neuroscientifique de ce qu’est en train de devenir l’homme connecté.  Dans cet ouvrage,  il pose la question d’un « Moi-cyborg », en référence à l’instance freudienne du « Moi ». Il interroge l’être amélioré de par les technologies qu’il a lui-même développées et de ses implications sur la représentation du soi et du nouveau moi. Il pose la question d’une nouvelle instance à rapprocher des instances freudiennes plus anciennes. L’auteur nous invite aussi à nous interroger sur les nouvelles fonctions que notre hyperconnexion attribue au matériel psychique et sur les dérives notamment psychopathologiques que cela peut faire naître. Un excellent ouvrage donc qui à l’ère numérique et à l’heure où le transhumanisme devient une réalité plus que fictionnelle pose la question de l’impact sur nos constructions psychiques.

Je tiens là à ouvrir une parenthèse sur le transhumanisme. A l’origine il  est un mouvement culturel et intellectuel qui prône l’usage des sciences et techniques pour améliorer la condition humaine en accentuant ses capacités de toute nature. Les transhumanistes ont été présentés il y a fort longtemps comme une poignée « d’allumés » qui évoquaient dans un discours fantasmé plus que scientifique la possibilité d’utiliser la technique pour améliorer l’homme, pallier son handicap, lui éviter la maladie et pour lui permettre une longévité plus importante, voire une possible future immortalité. Aujourd’hui ils donnent des conférences, encadrent des recherches, donnent cours dans nos Universités. Le transhumanisme est une réalité dont la technologie médicale est le témoin contemporain

 

La pensée de Stielger, les travaux de Tordo, les sages et plus folles projections de la pensée transhumaniste, tout cela m’a paru tellement évidemment en lien que je ne pouvais ne pas vous transmettre mes réflexions… L’homme moderne est un homme connecté aux machines, aux systèmes qu’il a conçu, et ce que ce soit de manière exogène avec toutes ces extensions numériques, ou en faisant appel à diverses implantations techniques. C’est indéniable et, si certains luttent, il devient de plus en plus difficile de garder un fonctionnement en dehors de cet état de fait. Mais sommes-nous réellement devenus des cyborgs ?

La génèse de l’homme cyborg

En 2004, Neil ; un jeune américain, daltonien de naissance se fait implanté d’un système « Eyeborg », crée par  Adam Montadon et qui consiste à convertir les couleurs en sons, pour qu’il puisse « entendre » les couleurs par conduction osseuse. Il finira par voir les couleurs par…ses oreilles… Après en avoir fait la demande auprès des services administratifs américains, il obtiendra de faire figurer l’appareillage sur ses papiers d’identités et sur les photographies officielles. Il devient ainsi officiellement le premier homme Cyborg du Monde.

C’est dans les années 60 que le terme de Cyborg apparaît, il décrit un être amélioré, beaucoup utilisé dans les récits de science-fiction, il était avant tout utilisé pour décrire un organisme cybernétique capable de vivre dans des milieux extra-terrestres, ce qui à cette époque faisait l’objet de beaucoup d’études (et de fantasmes… ) dans la recherche spatiale. Le Cybernetique Organism devint Cyb-org puis Cyborg.

Le Cyborg serait donc au sens étymologique un être amélioré par la technique, que cette dernière permettrait, de survivre aux nouvelles contraintes environnementales. Nous sommes donc dans la continuité de la pensée transhumaniste. Tout cela me parait bien Darwinien, puisque dans les faits c’est ce que l’homme (pourvu de toutes ces instances physiques et freudiennes) a toujours fait : s’adapter et évoluer. La différence étant que cette fois, il n’utilise pas seulement de ses possibles adaptations organiques mais aussi de la technologie pour le faire. Et c’est bien là la question. Là où les structures psychiques se développaient parallèlement aux nouvelles structurations organiques, l’exogénité nouvelle des matériaux et l’intégration physique de ses corps étrangers pourraient poser difficulté et intervenir de manière délétère dans la construction psychique de l’individu.

La question de savoir si nous sommes tous devenus Cyborg, ne se pose plus, nous devons admettre cette réalité, n’en déplaise aux anti-transhumanistes, nous devons l’accepter pour l’intégrer et en comprendre les nouveaux « en je »…

Comment  le Moi-Cyborg peut être définit ?

« Le Moi-Cyborg est une figuration dont le Moi du sujet se sert pour se représenter la technologie comme faisant partie de son corps et son psychisme », et ce serait seulement après cette constitution permise comme celle d’une nouvelle instance psychique que l’individu pourrait se représenter comme une entité unifiée.

Freud définissait le Moi comme la partie de la personnalité assurant les fonctions conscientes, bien au-delà du plus primitif ça, afin de lui assurer sécurité psychique mais aussi physique.  Le Moi serait alors une forme de contenant consciencisé qui limiterait les décharges pulsionnelles. ll serait l’interface, le médiateur, des enjeux mis en place entre le ça (primitif et inconscient) , le surmoi (notre Jiminy Cricket ) et le Monde extérieur (nos environnements). Voilà pour ce qui est de la définition pour les non-initiés à la psychanalyse, mais entendant déjà mes confrères hurler au trop plein de vulgarisation, voici quelques précisions sur cette deuxième topique des instances ça-moi-surmoi telles que décrites par Freud. Le ça correspondrait au « inconscient », le Moi à un « préconscient-conscient » et le surmoi « au conscient », Bref un entre deux entre inconscient et conscient, une autre manière de désigner l’individu dans son ensemble et dans ce qui le caractérise.

Le moi, selon un autre psychanalyste, Anzieu, serait délimité par un moi-peau, et les délimitations organiques seraient donc une forme d’enveloppe physique qui permettrait au contenu psychique de rencontrer des limites, chez le moi-cyborg en raison des extensions et intégrations de corps étrangers cette notion de moi-peau s’efface au profit de la nouvelle instance que nous appelons « Moi-Cyborg » et que nous devons à Frédéric Tordo.

Les nouveaux enjeux du Moi-Cyborg

Chez le Cyborg, si j’en suis mon argumentation, la technologie améliore le corps en en repoussant les limites, par extension ce sont là les limites du Moi qui sont repoussées. Le Moi-Cyborg pourrait donc être une instance jusque-là encore inconnue, et nécessairement à prendre en compte dans le rapport du matériel psychique contenu avec son extérieur.

 

La fonction contenante de la peau est alors à interroger, tout comme l’intégration des nouveaux organes technologiques comme faisant partie du « Tout Moi » par l’inconscient, ce qui si mal géré pourrait être révélateur d’angoisses mortifères plus profondes. Naturellement un corps étranger va être chassé par l’organisme qui le considère comme menaçant. La nécessaire intégration va faire naître de possibles conflits intrapsychiques, cela vaut pour les corps étranger, mais gageons que le sentiment de maîtrise et de rester indépendant vis-à-vis de ces outils atténuent ce phénomène. Cela  pourrait expliquer comment et pourquoi le sentiment de ces extensions organologiques telles que définies par Stielger, poserait moins problème quant à l’intégration de ces technologies à notre matériel psychique.

Pour faire simple, une oreillette en permanence à l’oreille pour rester connecté et donc assurer notre sentiment d’appartenance au Monde serait plus facilement gérable que de devoir porter un implant pour être relié à une machine qui assure notre survie.  De même le sentiment de toute puissance que nous procure nos smartphones qui nous font gérer nos quotidiens de deux coups de pouce ne serait-il pas psychiquement plus gérable que de dépendre d’une technologie qui a tout moment peut échapper à notre contrôle ?

Questions d’intégration corporelle, de la porosité des limites, concept de contenants perturbé, tout cela renvoie à ce qui caractérise ce que nous appelons sur nos approches structurelles la psychose. Cela pose la question  d’emblée de la possible évolution psychopathologique et de la nécessité d’accompagner l’humain à sa « cyborguité » future.

 L’amélioration physique au détriment de son bon fonctionnement psychique est un élément qui pose débat. L’homme est-il prêt pour le transhumanisme qu’on lui promet aujourd’hui et bien au-delà de ces enjeux psychiques n’y-a-t-il pas d’autres questions qui pourraient venir se greffer à lui ?… Le devenir de l’humanité par exemple?

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