Le Dataïsme ou la religion d’un nouveau Monde

  Je viens de refermer le livre Homo Deus de Yuval Noah Harari l’historien, auteur du Best Seller Sapiens, une brève histoire de l’humanité. Dans cet opus, le maître nous enseigne l’histoire de l’avenir sur les projections de notre Monde Moderne. Le dernier chapitre se ferme sur cette notion de Dataïsme, qu’il présente comme un nouveau mouvement de détermination de choix mais surtout de croyance très proche d’un mouvement religieux.

Qu’est-ce que le Dataïsme selon lui ? En quoi cela pourrait-il se référer à une forme de religion ? Qu’envisager ou craindre de l’évolution de ce culte du Big Data ? Pouvons-nous encore y échapper ? Voilà autant de questions que je me pose et que je vous soumets sur l’avenir de notre humanité à ce moment qui ressemble encore à l’Aube d’une nouvelle ère qui semble tout juste naître.

La genèse du Big Data

Tous les jours, nous échangeons sur la toile mais aussi dans notre quotidien un nombre considérable de données qui vont être numérisées et qui vont approvisionner ce qu’on appelle le Big Data. Le Big Data désigne ce stockage massif de données qui permettent un traitement et une analyse bien plus importante que toute logique ou intuition humaine pourrait en faire.

Ces données concernent  tout le monde et pas seulement les individus mais tous les systèmes qui les régissent, les encadrent et les font évoluer dans leurs environnements, de là à imaginer que nous avons malgré nous tous contribuer à la mise en place d’un système de données qui nous dépasse et qui va finir à grand coup d’intelligence artificielle par nous gouverner, il n’y a qu’un pas. Et si ces mots, il y a encore une dizaine d’années, pouvaient paraître extraits d’un roman de Science Fiction, le très généreux 1984 d’Orwell que nous lisions enfant comme une projection ultra-alarmiste de l’évolution de notre société est déjà chose dépassée par la réalité.

Ce Big Data, il est partout, au moment même de quelques recherches sur Internet pour trouver matière à écrire cet article, mais depuis mon réveil à la géolocalisation de mon smartphone qui a du bien se marrer de savoir où j’avais passé la nuit, lui qui savait d’avance où j’aurai bien aimé la passer. Parce que le Big Data c’est ça. C’est la collecte des données, de toutes vos données par des traceurs intelligents qui comme leurs noms l’indiquent vous traquent mais aussi par vous-même qui, « parce que le Monde moderne est ainsi fait » distribuez vos données, celles de vos amis, de votre entreprise malgré vous au titre de l’efficacité et de la communication moderne.

Le Big Data a fait rêver de par les avancées qu’il pourrait permettre à l’homme moderne devenu homme maîtrisant. Tant de services  et d’assistants de vie gratuitement apportés et qui nous facilitent le quotidien ! Dans les années 2000, les universités et experts en tout genre se sont penchés sur le phénomène, et les laboratoires de recherches ont explosé de succès en promettant de faire de ces bases de données la base future d’une intelligence artificielle capable de s’autogérer. Nous avons dépassé les attentes et l’argent public, mais aussi les mécénats privés, ont permis d’aboutir à ce résultat que nous observons aujourd’hui. Oui Big Data est partout, difficile de ne pas se sentir fliquer dans nos actions au quotidien, de nos clavardages à nos recherches Google car tout est étudié, répertorié, crypté, stocké, partagé, transféré, commercialisé….

Malgré les signaux d’alarme en terme de respect de la vie privée, et les différentes mesures mises en place par les gouvernements, le Big Data représenterait 40 zettaoctets par an contre 1,2 en 2010… De quoi faire frémir, pas seulement l’épiderme humain, non il fait frémir également les consciences, l’économie et les systèmes et plus grandes institutions.

La déification de la base de données

Au fil des ans et au fil de son développement il est devenu la connaissance incontournable qui donne consistance à toutes les sciences et les lie entre elles. Je m’explique. Les bases de données, envoyées dans les nuages, ont constitué une réserve sans fond de connaissances utilisables. Utilisables par nos systèmes économiques au plus grand bonheur des financiers et investisseurs, par nos étudiants dans les plus hautes sphères de la recherche universitaire, par nos chercheurs inventeurs d’un nouveau Monde où les technologies au service de l’homme, de sa santé, de son quotidien, se multiplient, mais aussi aux historiens, sociologues, psychologues, politiciens….. Le Big Data assoit ainsi sa toute puissance et conditionne jusqu’à notre manière d’interroger le Monde. Difficile d’ailleurs aujourd’hui d’être légitime de son propos sans ce Data.

Avant, dans toute perspective de recherche on interrogeait la réalité pour extraire les données nécessaires aux études, maintenant on s’intéresse aux données et, en base constituante de nos recherches, on en extrait des études. Et plus le Cloud s’alimente et plus on compte sur cette force qui n’a rien d’obscure. Et j’ai presque envie de dire et ainsi naquit une nouvelle forme de croyance et une toute nouvelle religion. Au nom du Père, du fils et du Saint Esprit ou au nom de Darwin, de Turing et de la volonté humaine voici le messie 2.0 ! Pourquoi Darwin et Turing… ? Pour expliquer mon propos, j’ai envie de nous renvoyer aux origines de l’humanité…

L’humanité a toujours eu besoin de se créer des religions

Il fut un temps donc Sapiens qui, du fond de ses forêts, assurait sa survie en cueillant des baies et en tuant des animaux, puis un jour Sapiens eu une idée de génie (ou pas…) sa sédentarisation ! alors il se mis à cultiver… L’homme a alors compris la nécessité de compter, ses cultures, son bétail, puis ses sous…. Il a eu besoin de se nommer, de s’inscrire sur des registres pour payer des taxes pour asseoir la richesse de ses Seigneurs et les mêmes Seigneurs ont eu besoin de faire écrire l’histoire et de coucher sur papier les arborescences de leurs richesses familiales et généalogiques… Et  voici comment les premières données furent collecter avec une invention d’une importance capitale : l’écriture.

Les premières bases de données sont donc nées avec le comptage du bétail et des têtes . Mais entre-temps l’homme a eu peur, peur de perdre ce qu’il a eu tant de mal à obtenir.  Il a donc eu besoin de constituer un stock de connaissances et de croyances sur son environnement pour se sécuriser. Il s’est accordé de penser à un après, après la vie, après la nuit, après lui… Mais devant le vide de son peu de connaissances il a bien fallu trouver une solution. L’homme a fini par appeler ça la religion, s’appuyant sur ce qui avait été colporté puis retranscrit par les anciens,  il s’est attaché à ces textes et lectures divines, aux signes que le Monde lui renvoyait pour alimenter ses croyances.

L’homme a donc cru en Dieu, au Paradis, à la Morale. Ces derniers sont devenus autant d’implicites puis de règles de vie mais de conduite avant tout. On cherchait à satisfaire les Dieux… Puis il y a eu l’histoire, et l’homme confronté à cette morale, et enfin sa soif naturelle de connaissances.

Scientia vincere tenebras

Ce qui nous amène à Pise en 1564. Bon d’accord j’ai pris un raccourci énorme et j’attends que certains historiens me tombent à bras tout aussi raccourcis pour me dire que sincèrement l’histoire ce n’est pas ça. Mais tout de même, en 1564 né Galilée, qui aurait pu payer de sa vie sa soif de compréhension du Monde. « Le Monde n’est pas plat, il est rond, et les astres et les planètes gravitent autour d’un soleil ! »

Et à cet instant tout s’effondre, alors que la philosophie et la théologie prenaient chair et sens aux seins de nos universités européennes voilà que les sciences dures prenaient figures et s’installaient dans nos loges.  Alors bien sûr la religion a lutté pour ne pas perdre sa place, mais la science a fini par gagner et ainsi l’Europe répondait en latin aux messes et autres rituels de toute nature : « Scientia vincere tenebras » ! Pour la petite histoire cette maxime est la devise de ma très chère université Libre de Bruxelles fondée en 1834.

Et la Science sortit comme promis l’homme des ténèbres jusqu’à son apogée en 1859 avec un certain Charles Darwin qui publie « L’origine des espèces ». L’homme ne vient pas de Dieu, il descend d’une espèce que l’homme singe ridiculise de sa supériorité. Un cataclysme dans le Monde, dans le cœur des hommes et dans le chœur de nos églises. Cela aurait pu sonner définitivement le glas d’un héritage socio-culturel majeur. Alors l’homme a lutté encore, parce que changer est une chose, remettre en cause tout son système de croyance en est une autre.

La science a pris une place de plus en plus importante et avec elle est née l’humanisme.

L’homme s’est éloigné de Dieu pour croire en lui, en sa capacité à comprendre, à s’étudier comme un système interne et fonctionnant à l’externe. L’humanisme s’est développé pour devenir presque un acte religieux nouveau, nous y retrouvions les mêmes codes établis cette fois par la science et la biologie. Charles Darwin amène donc avec elle sa théorie de l’évolution, et la nécessité pour l’homme de comprendre qu’il est le seul responsable de son adaptation et de la nécessité de cette dernière qui dépend de sa connaissance des environnements auxquels il doit s’adapter. Question de survie.. Question de vie…

Puis le Monde se réveilla humaniste 

L’humanisme se développe donc parallèlement de ce sentiment de maîtrise que l’homme a sur lui-même. Pour installer sa toute puissance il a continué à collecter des données, encore et encore, voilà comment est né le Big Data, jusqu’à ce moment où, à force de créer algorithmes sur algorithmes, il a créé des machines capables de calculs plus puissants que les siens. Comment évoquer cette partie de l’histoire sans parler de Turing. S’il y a bien quelqu’un qui pourrait incarner la première figure de notre ère numérique c’est bien lui.

Lui qui lui aussi a payé de sa vie cette soif de connaissances. Il est auteur de nombreux travaux qui fondent les prémisses de l’Informatique actuelle mais surtout l’inventeur de cette incroyable machine capable de penser, de résoudre des énigmes, de décrypter pour les services secrets les messages de l’armée allemande. Il a développé la thèse de Chuch, un concept mathématique intuitif de fonction calculable. L’homme a cessé de croire en lui et a commencé à croire aux données et à ce que les machines pouvaient en faire.

Aujourd’hui cette nouvelle croyance sous-tend notre rapport au Monde, dirige les décisions de nos gouvernements, des industriels, et nous sommes greffés à nos machines dans une fonctionnalité qui semble appauvrie de l’homme moderne. Michel Desmurget écrivait récemment que nous fabriquions une génération de crétins avec nos machines et cette croyance (vous retrouverez d’ailleurs notre critique ici). Mais nous sommes devant ce que l’homme a toujours fait, croire !  Alors oui nous continuons de coder encore et encore, nous continuons de stocker ces informations et nous avons créé ce qui ressemble à une religion 3.0, le Dataïsme comme appelée par Harari.

Une nouvelle religion du Big Data

Une religion ? Le mot  parait  peut être un peu fort, je vous l’accorde. Mais le Big data devient de plus en plus puissant et comme dans toutes les morales religieuses nous commençons à redouter la punition divine qui pourrait ne pas tarder à venir. A force de chatouiller les Dieux,  nous avons peur que le ciel nous tombe sur la tête sans promesse de Paradis. Nous avons peur que le système implose, et nous avec, nous avons peur que nos données desservent à nos libertés et il devient difficile d’acheter une baguette de pain sans que le Monde ne puisse en être informé…

Cela nourrit les fantasmes paranoïdes et nous nous méfions de voir notre voisin informé de tous nos travers. Alors tout, je dis bien tout, tend à devenir accessible, ce que nous mettons dans nos assiettes, ce que nous consommons, où nous sortons, pour qui nous votons, et peut être même bientôt la couleur de nos selles. Tout, je dis bien tout est matière à alimenter les bases de données et le culte, nous sacrifions sur l’autel numérique, comme d’anciens sacrifiaient en offrande de quoi ils s’alimentaient, nos libertés. Voilà en quoi nous pourrions comparer le dataïsme, à une religion que certains fanatiques ou extrémistes entretiennent et contre lequel quelques irréductibles essayent de lutter.  Mais pouvons-nous y échapper ?

Un Monde sans Data ?

Difficile de concevoir un autre rapport au Data que celui-ci. On essaye pourtant, même les pouvoirs publics tentent aujourd’hui de légiférer, c’est à penser que les choses commenceraient à leur échapper. Le numérique pourrait-il devenir une arme de contre-pouvoir ? Serait-ce dangereux de stocker autant de données sur tous ? Des questions qui pourraient ne pas rester en suspens très longtemps…

Mais ne devenons pas complotistes et continuons de nous interroger sur le propos préoccupant d’un Monde dataïste. Nous pourrions imaginer que certains peuples pourraient être tentés de prôner une course à la dédatasaïsation, comme on a connu une course à l’armement.. pardon, je me suis trompée,  au désarmement… Dans les faits cela on le sait, ça ne fonctionne pas ! Pourquoi ? Parce que renoncer à sa force même si elle ne reste qu’intimidante, c’est s’exposer à la force de l’Autre et se préparer à être dévoré.

Bref renoncer à ce savoir, c’est ne plus anticiper ce que va faire ce salopard de chasseur, pire ce très gentil chasseur avec son fusil qui est trop beau et qui oh brille de mille feux, et se présenter comme la mère de Bambi blessée au fond de la forêt. Je sais en utilisant cet exemple que j’appuie directement sur vos émotions parce qu’on a tous pleuré devant cette scène, et donc du coup vous vous dites « oh mais oui carrément ». Sauf que non pas nécessairement….

Comme toutes les religions, même si elles perdurent et si des personnes continuent de prier Dieu, de croire en certaines démarches scientifiques et ont une foi absolue en l’humanisme, le Big Data pourrait un jour laisser la place à une toute nouvelle croyance, à nous de veiller à ce qu’elle s’appuie comme depuis toujours sur cette volonté de toujours vouloir mieux comprendre le Monde plus que sur une volonté de confier à une force supérieure le pouvoir arbitraire de réduire nos peurs.

 

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